Bruitage de Manigances

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Réveillé trop tôt ce matin à Roubaix. Prendre le train et foncer à Aubervilliers via Gare du Nord pour une journée de bruitage pour Manigances. Claire à la quincaille, Vincent aux manettes et Céline à la supervision. Lundi on refait la voix-off et de mardi à jeudi, c’est le mixage. Ne restera plus que le générique et l’étalonnage et ça sera dans la boîte. Hâte que la première projection s’organise pour confronter le film à un premier public. Robinson Stévenin en curé, Émilie Caen en veuve pas très éplorée, François Loriquet  en presque défunt mari et votre serviteur en connard pas fini.

Mes trois vies suivent leur cours et le printemps verra surgir en même temps mes récréations livresques et cinématographiques.

Mais quel boulot, putain, en plus de la tournée…

Vie chargée

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C’est un peu du grand n’importe quoi, ma vie actuelle. Par exemple, là, je suis en train de terminer une musique pour Manigances, cet après-midi je dois relire les secondes épreuves de mon bouquin et ce soir, je joue Intra-Muros d’Alexis Michalik à Rueil Malmaison devant 750 personnes.

Dans ces croisements de travaux divers et variés qui me font faire deux à trois journées en une, j’ai trouvé le temps, hier, d’aller à la manif qui mêlait syndicats, partis de gauche et gilets jaunes. Nous étions 18.000 (ou 30.000) à Paris et 300.000 dans toute la France. J’avais mis un gilet jaune pour l’occasion alors que je n’en ai pas mis pour la manif de samedi.

Comme je joue le soir, je ne peux pas regarder la télé juste pour voir mais, ce matin, j’ai ouvert Google actualités pour voir ce que la presse pensait de cette manif de convergence. Rien du tout, en fait. Pas une ligne. Rien. Nada. Je sais pas, vous pensez que Google reçoit des consignes du ministère de l’intérieur ou ils sont juste pourris ? C’est pas une information que 300.000 personnes défilent pour plus de justice sociale ? C’est de la merde ? C’est rien ? Ça n’existe pas ?

À force de manipulations, de dénis, d’infos choisies ou cachées, je me demande comment ce mouvement peut encore durer. C’est amusant quand même d’observer toute les stratégies mises en œuvre pour tenter de faire comme si de rien n’était. Ils ont vu que les bourgeois de gauche étaient aux abonnés absents, ils ont sorti la question des intermittents de la négociation chômage (on sait jamais), ils stigmatisent, éludent, font croire que. Le pire, c’est que ça va finir par marcher. Ça fait un peu pitié. Ça donne envie de s’en foutre, de se couper.

Je vais mieux

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En écrivant mes articles « petit mot à » (ceux qui ne sont pas gilets jaunes, ceux qui ne sont ni gilets jaunes ni foulards rouges, aux artistes « engagés »), je me sentais extrêmement seul, voire un brin mal vu. L’article « petit mot aux artistes engagés » a été vu 855 fois pour 46 likes. Il faut dire que j’y émets entre les lignes l’hypothèse que les clivages droite gauche ont laissé la place à des clivages de classes. Les bourgeois de droite et de gauche ne prennent pas part au mouvement populaire des gilets jaunes parce qu’ils en ont peur.

Depuis quelques jours, je me sens moins seul car cette parole que je porte au fil de mes articles est enfin médiatisée. Pas par moi, évidemment, mais par François Bégaudeau à l’occasion de la sortie de son livre « Histoire de ta bêtise ». Cela me permet de ne plus me sentir comme un loup solitaire, un des quelques moutons noirs dans l’immense troupeau des bourgeois « intellectuels et artistes de gauche ». J’ai enfin des étiquettes à me coller sur le dos (marxiste à tendance anarchiste, par exemple). Une étiquette un peu floue, pas très sûre d’elle, mais une étiquette partagée par d’autres de mes semblables.

J’ai appris aussi que des copains étaient en train de réaliser un film sur le mouvement des gilets jaunes. Et comme ils sont eux aussi marxistes à tendance anarchiste, qu’ils ont une place artistique reconnue, je ne peux que m’en réjouir, en jubiler à l’avance.

À se sentir trop seul dans une pensée, une vision du monde, on en devient paranoïaque. Ceux qui ne pensent pas comme vous ont un diagnostic beaucoup plus rapide : s’il ne pense pas comme nous, c’est qu’il est paranoïaque.

Là, ça y est, je me sens mieux. Mes pauvres et petites pensées sont partagées et se diffusent dans les médias. J’existe à travers d’autres paroles. C’est important de pouvoir se référer à d’autres. Ça enlève un poids.

Cherche producteur !

GJ

  • Tiens, une révolution !
  • Où ça ?
  • Merde, elle est partie…

Tel serait le titre du film. Ce sera un documentaire de 90 minutes.

Octobre 2022 : telle sera la date de sortie du film

Pitch

Davantage de justice sociale et fiscale, meilleure répartition des richesses, augmentation des salaires, refonte du système démocratique pour une démocratie plus directe et plus participative. Qui est contre ?

Le mouvement des gilets jaunes s’est passé dans le silence des intellectuels, des artistes et des politiques. Résultat : les élections présidentielles de 2022.

 

Résumé

Tiens, une révolution ! Où ça ? Merde, elle est partie… Interrogera la société française des années 2020.

Comment soudain le peuple silencieux a retrouvé la parole.

Comment le clivage de classe a fini par l’emporter sur les clivages politiques traditionnels.

Comment la gauche libérale s’est laissée glisser peu à peu dans le conformisme et le rejet de la pensée révolutionnaire.

Comment les violences policières ont démarré sous un gouvernement de gauche (Hollande et la loi Travail) alors qu’elles éveillaient jadis la colère de la gauche.

Comment intellectuels et artistes, traditionnels soutiens des causes politiques ou sociétales sont demeurés pétrifiés, incapable d’appréhender la situation.

Comment la pensée collective s’est armée de tabous (on n’a pas le droit de dire ceci ou relativiser telle prise de position obligée). Incidence de ces tabous dans l’expression médiatique.

Pourquoi c’est cette personne qui a été élue en 2022 et en quoi c’est logique à la lecture de ce qui précède ? (je ne sais pas encore qui sera élu)

 

Forme

Le film sera constitué d’images d’archives (beaucoup) sur la période mais aussi en amont. Il y aura des entretiens de figures et de personnes inconnues ayant participé au mouvement ou l’ayant soutenu, mais aussi des ministres de l’intérieur de Hollande, Macron, des personnages politiques de tous bords, des artistes et intellectuels réputés engagés, des sociologues et politologues, des journalistes. Et bien sûr des images tournées directement pendant les événements ou les non-événements.

 

Si je ne suis pas devin et ne peux donc prédire le résultat des élections de 2022, le film décortiquera toutes les situations qui aboutiront à ce qu’il adviendra en bien ou en mal.

Acte XII

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Je parle beaucoup des gilets jaunes, mais on ne me voit jamais en manif. Hier, à la faveur du retour en banlieue de la tournée, j’ai enfin pu faire une manif GJ qui ressemble à quelque chose.

Bastille. Les figures médiatiques des GJ sont toutes là, assaillies de journalistes et de fans. Ça, ça ne change pas. Le carré de tête, regroupant figures et gueules cassées, se trouve bloqué, le cortège a continué, lui, son parcours vers République.

Je remonte donc d’un pas rapide. Je veux y être mais veux aussi voir à quoi ressemblent ces gens qui défilent tous les samedis depuis novembre. Dans cette manif, j’ai la triste certitude de ne pas croiser de copains.

Difficile de décrire des gens normaux puisqu’ils sont normaux. Ils nous ressemblent et ressemblent à nos voisins. Dans une manif d’intermittents, les gens ressemblent à des intermittents : des visages instruits, soucieux de leur apparence, sourire en coin. Chez les Gilets Jaunes, c’est un mélange qui ressemble à la population que l’on croise au supermarché ou dans les bureaux de vote, chez le boulanger. Toutes les classes sociales sont là, des ouvriers, des employés, des étudiants, des pauvres, des cadres, des retraités, des fonctionnaires, hommes et femmes, jeunes et vieux, de toutes les couleurs de peau. Le défilé est paisible. La police s’est faite discrète, se tenant hors de vue du cortège. Du coup, c’est à la fois calme et joyeux. Festif, même. Ici, une fanfare. Là, un haut-parleur tiré sur son petit chariot qui balance le chant des partisans par Johnny. Peu de slogans.

Sur un balcon du Boulevard Voltaire, une famille à la peau noire dont les enfants, chiffons jaunes à la main, scandent leur soutien aux gilets jaunes. La foule lève les yeux et applaudit. Drôle de scène. Joyeuse sans que l’on sache pourquoi.

À République, fin de la manif autorisée, une grosse partie commence à tenter de s’avancer vers les boulevards. Mais la police est là pour empêcher le cortège de poursuivre sa route. Les gens savent que c’est la fin, même s’il est tôt. Beaucoup quittent les lieux tandis que la queue du cortège n’est pas encore arrivée. Au pied de la statue de République, un groupe de personnes qui n’ont dû jamais manifester avant les gilets, hommes et femmes aussi, les visages portant les stigmates de la pauvreté et de la misère. Ils posent accrochés à ce symbole et chantent une chanson des Gilets Jaunes. Ils sont de la fête et tiennent à ce qu’on le sache.

À l’écart, un groupe de garçons, jeunes, pâles, les corps tendus, lunettes de ski, banderoles enroulées autour du corps, maquillages, foulards. Quelques-uns viennent narguer les flics qui barrent la rue du Temple. On sait que c’est de là que ça va démarrer, les premières lacrymos. C’est le moment que je choisis pour rentrer chez moi car je joue le soir. Inutile de respirer ces gaz toxiques avant ou de risquer de me prendre quelques éclats de je ne sais quoi dans la gueule. Et arrivé à la maison, je vois qu’en effet les premiers heurts ont eu lieu à République.

C’était une belle manif.

Petit mot aux artistes « engagés »

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Ils sont où mes copains artistes engagés qui prenaient le micro pour défendre les intermittents ? Certains se sont levés pour défendre les migrants et c’est tout à leur honneur. Mais où sont-ils maintenant alors que nous vivons le mouvement des gilets jaunes ? Rien. Partis. Disparus. Envolés. À l’image de tout cette gauche qui a détesté d’emblée le mouvement des Insoumis, craché sur la gueule à Mélenchon dès qu’il faisait un pet de travers. Trop populiste. Pas assez bourgeoilliste ? Intelliyste ? Boboïste ? Consensualiste ? Comme ils ont craché sur les trop rouges à leur goût, ils ignorent les jaunes gilets. Trop populaires, un ramassis de fachos homophobes et racistes. C’est comme ça qu’ils préfèrent les voir plutôt que de regarder ce qu’est ce mouvement. Il leur est étranger car leur révolte à eux, elle n’est qu’une posture, comme on porterait une casquette mao ou un foulard palestinien.

Ils préfèrent attendre les prochaines élections, dans longtemps, où il se retrouveront à devoir voter entre Marcel et la folle fasciste. Et ils voteront Marcel sans songer deux secondes que c’est un grand théâtre de Guignol qui mériterait sacrément d’être revu et corrigé. Sans remettre en question ce système présidentiel qui fait chaque jour la preuve de son inaptitude à gérer le pays, tellement il est noyauté par les intérêts de quelques-uns.

Pendant ce temps, tout ce qui était contenu dans l’épouvantail à bourgeois de gauche est en train de se passer. La loi est de plus en plus liberticide, la police réprime et mutile des innocents, la télévision fait de la propagande, mais ça ne leur pose visiblement pas de problème, tout coincés qu’ils sont avec leurs tabous et leurs préjugés. On a changé l’ordre des étiquettes, alors ils sont perdus, les pauvres petits.

C’est quoi, ce mouvement qui vient de la ruralité, qui ne remue pas les villes ni les cités ? Ils sont perdus et n’osent se positionner. On sait jamais.

Oui, je sais, je m’attaque à mes amis au lieu de défendre une position positive. La démarche positive, aujourd’hui, elle naît dans ce mouvement des gilets jaunes. C’est lui que je défends. Mais il ne suffit pas de dénoncer ceux qui le répriment. Il faut aussi parler de ceux qui laissent faire et restent assis devant leurs dossiers de demandes de subventions.