Statut de la parole

L’humain se distingue des autres animaux par cette faculté de parler, pouvoir exprimer sa pensée, dire ses sensations, son opinion, avouer ses craintes, partager ses intuitions. Parler fait que nous sommes ensemble, que nous pouvons réagir ensemble, progresser ensemble, tenter collectivement de résoudre les problèmes.

Parler, c’est affirmer son existence, penser que nos sensations, nos connaissances, notre expérience, notre intelligence valent quelque chose et méritent de s’exprimer. Parler, c’est montrer qu’on existe, dire de soi.

Adolescent en quête d’amour, j’avais deux ennemis : le beau parleur qui jongle avec les mots pour flatter et le beau ténébreux, con comme un balais, qui avait assez de neurones pour comprendre qu’il valait mieux se taire.

Collectivement, la parole est évidemment l’expression du pouvoir des uns sur les autres. 

On a tous vécu ce débat après une projection. Tout est bien ordonné. Il y a le réalisateur face au public, juste devant l’écran, avec un micro, l’animateur chargé de l’organisation de la parole en présentant, posant des questions « intelligentes » et consentant à faire circuler un micro dans la salle pour récolter des questions si possible « intelligentes ». Le public boit les paroles même s’il brûle d’envie de rentrer chez lui (jeu social), de temps à autres, une personne prend sur soi pensant qu’elle pourra faire avancer le débat. Et puis l’on retrouve immanquablement cette personne qui, du fond de la salle, lève le bras à la moindre occasion pour monopoliser la parole et ne parler que d’elle, n’hésitant à aucune digression hors-sujet pourvu qu’elle montre qu’elle existe. Eh oui, dans cette situation où le réalisateur a une légitimité de la parole mise en scène, une personne qui souffre d’un manque de légitimité ou, une autre qui veut rappeler à l’assistance qu’elle-même est porteuse d’une parole publique, aucune n’hésitera jamais à s’exprimer dans ce cadre ritualisé de la prise de parole.

En politique

Le gilets jaunes ne se sont-ils pas manifesté en hurlant que les sans-voix montraient qu’ils étaient là ? Ils démontraient ainsi que la parole collective était confisquée par les instances de pouvoir, les institutions et les média. La réponse a été le débat citoyen qui a démontré que les sans-voix pouvaient penser, réfléchir, prendre des décisions courageuses. Mais on sait ce qu’il reste de cette consultation dans le concret.

Pour la présidentielle de 2017, quand vous écoutiez un meeting de Mélenchon, à chaque phrase, il y avait de l’analyse des situations socio-économique, une dénonciation des mécanismes de l’injustice sociale, des propositions de solutions. Bref un discours politique auquel on adhère ou n’adhère pas, mais construit sur de la pensée et de l’analyse. 

Marine Lepen, elle, son discours consiste à agiter les émotions négatives de son électorat, essentiellement basées sur la peur. On retrouve ce niveau de langage émotionnel dans le discours complotiste qui est d’ailleurs essentiellement animé par l’extrême droite. On nous ment, on nous manipule, nous savons la vérité.

Je me suis forcé à suivre des meetings de Macron. Et là, c’est le vide abyssal. Rien. Du vent. Du pipeau. Des mots les uns à le suite des autres. Tout reposait sur la mise-en-scène d’un mec jeune et dynamique sensé incarner le sauveur porteur d’un monde nouveau, tous nos malheurs ayant pour responsables la classe politique dans son ensemble. On voit concrètement où cela nous a mené. La seule promesse tenue (mais a-t-il seulement formulé des promesses ?) est celle d’une parole ramenée au statut pragmatique de communication stratégique. Niveau publicitaire et propagandiste, accompagné de la fabrication d’une pensée unique construite sur la vérité scientifique, la parole de spécialistes. Idéologie mortifère qui voudrait sceller la victoire de la science contre les croyances, des Lumières contre l’obscurantisme, de la raison contre l’émotion. Rêve qui se résume à un programme informatique, de l’intelligence artificielle. Inhumanisme.

Discrédit de la parole

Macron n’est que l’expression d’un glissement de notre société qui s’aseptise toujours plus, limite la liberté d’expression. Et ceci se fait par la parole, par l’expression imposée d’une pensée, non pas dominante mais le fruit de la pensée des dominateurs. Et cette parole autorisée et dominatrice, elle use de tous les recours propres a ce qu’elle fait semblant de dénoncer. Elle utilise l’émotion plutôt que la raison. Toute parole alternative sera discréditée. Mélenchon et Raoult sont des égos sur pattes ! On juge les personnes pour effacer leur parole. Il y a du vrai, bien sûr dans ce qui est reproché aux porteurs de paroles qui remettent en question la pensée des dominateurs. Mais que dire de l’égo d’un Macron et de ses mises-en-scène, de sa gestion du pouvoir ? N’est-il pas, dans ses actes et ses décisions plus autoritaire et mégalomane que ceux qu’il joue à dénoncer ? Mascarade !

Des paroles à l’écrit

Notre siècle nous aura vu abandonner la parole pour la remplacer par des sms, des mails, des tweets. L’avantage est que cela permet à ceux qui n’avaient pas de voix en dehors de considérations météorologiques de s’exprimer enfin. L’inconvéniet, c’est que nous avons détourné nos yeux pour les braquer sur des écrans. Évidemment, chacun se sentant désormais investi d’une légitimité à s’exprimer, qui plus est dans un cadre qui assure la protection d’une distance physique qui évite de se prendre une baigne dans la gueule, on y va, on balance, on diffuse. On postait la photo de son chat, maintenant on devient militant anti-masque, antivax, anti tout. On dit une colère d’avoir dû se taire. Mais le flot des mots est si grand, si logarithmé par les réseaux, que ces révoltes sont canalisées pourvu qu’elles ne remettent pas en question l’ordre économique et qu’elles n’entravent en rien les véritables responsables des malheurs collectifs.

Le silence comme arme de pouvoir

Dans ce jeu de l’écrit, le pouvoir s’exerce de façon insidieuse. Non pas par la parole, mais par le silence. Faites une requête auprès d’une personne hiérarchiquement supérieure. La meilleure façon que le destinataire aura d’affirmer son pouvoir consistera à prendre du temps pour répondre, vous laissant face à votre position inférieure sur l’échelle et à votre manque d’influence.

De la parole à l’image

Les jeunes préfèrent maintenant les stories aux mots écrits. L’actualité se résume à des images de poubelles qui brûlent sur BFM et à des flics qui elbèdent sur les réseaux sociaux. Sorte de régression dans l’expression. On ne prend plus la peine de dire. On prétend montrer, on laisse l’image agir, porteuse de sens et de fantasmes. Tellement trompeuse, l’image. En même temps, ce paragraphe est bien léger, voire inutile.

Pourquoi j’ai parlé

Je sais que mon article fera 3 likes sur Facebook, que tout le monde s’en tape du statut de l’image, qu’on n’aime pas les textes longs, qu’on leur préfère deux phrases ou une photo. Je m’en fous. J’avais besoin de dire, même si personne ne m’écoute, parce que parler libère et aide à comprendre. J’avais besoin de dire parce que je travaille à partager la découverte que j’ai faite sur l’eau et la conscience et que, forcément, je passe pour un déséquilibré mégalomane égaré dans ses croyances. Et c’est chiant. Mais vraiment très chiant. Tout ça, à cause du statut de la parole, de qui la porte, de qui l’entend, de qui ne peut pas l’entendre, de qui refuse de l’entendre. C’est dit.

14 réflexions sur « Statut de la parole »

  1. Les animaux, autres que les humains, possèdent une sacrée science – et même une science sacrée – du langage corporel.
    De Konrad Lorenz, qui a étudié cela durant 40 ans chez l’Oie cendrée, à de nombreux anthropologues qui ont passé leur vie à étudier les Grands Singes, ou encore d’autres qui étudient toujours cela notamment chez les loups, les félins, les éléphants d’Afrique, etc., tous concluent sur une forme d’intelligence qui n’évitent certes pas les conflits – ceux-ci entraînant même parfois la mort de quelques-uns – mais sont généralement plus brefs que chez l’Homme, qui bataille perpétuellement pour finir un beau jour de toute manière par guerroyer, du verbe sinon des armes.
    Il n’y a pas chez les animaux de « postures de com ». Macron ne peut donc pas s’identifier à un Dos Argenté (Gorille mâle) ni même à une vieille femelle éléphant qui, elle, a la sagesse.
    Chez la plupart des animaux, les mammifères en particulier (y compris les mammifères marins), tout est pragmatique. Les « meetings » sont de très courte durée, particulièrement lors de la saison des amours.

    Pour peut-être s’identifier « un peu » à l’Animal, l’Homme a su inventer l’Art du Mime (Marcel si tu nous lis…).

    Alors, d’observer tout cela, avec à la fois un peu de recul « terrestre » et tout l’anthropomorphisme qui me plaît, je me demande parfois si la Parole (cet avantage que l’Homme possède ou pense posséder sur l’Animal) ne complexifierait-elle pas profondément les rapports entre les Mammifères humanoïdes politiques et les Mammifères humanoïdes populaires ?…

    Ne dit-on pas que « ce n’est pas aux vieux singes que l’on apprend à faire des grimaces »… ?

    Mais je me tais pour un peu de musique :

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  2. Paroles et images, suite.

    Où le programme télé de ce jeudi soir (véridique !) « nous aide à mieux comprendre » l’Homme et sa Parole, et son quotidien de Mammifère Humanoïde Populaire :

    – TF1 : Section de recherches (on cherche, on cherche… on s’interroge, même…)
    – France 2 : Vous avez la parole (SUPER !). Invitée : Marine, la fille de papa (ET MERDE !)
    – France 3 : C’est beau la vie quand on y pense (Ouf ! ça me rassérène un peu, parce que là… pfffff….)
    – ARTE : En thérapie (Merde ! on va donc si mal que ça…?)
    – NRJ : Héritages (Ah… !? Et de quoi donc ?…)
    – CSTAR : Au coeur de l’enquête (Chouette ! Va-t-on enfin savoir pourquoi on cherche une parole qui rend belle la vie, sans thérapie ni héritage ?…)
    – RMC Story : Non élucidé (Ben non ! Fuck de shit !)
    – TV Breizh : Cold Case : Affaires classées (Ben forcément, ça je m’en doutais…)

    Ben voilà… La coïncidence de la réalité, illustrée par le petit écran et ses programmations de fosses septiques !

    Je me conseille de lire « Dans les forêts de Sibérie ».
    Pas grand monde en ces confins.
    Pas trop de paroles (« Tesson-nous »).
    Mais beaucoup d’images au travers des lignes et des pages.

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    1. Dire qu’on est en train de la perdre. Ça commence par le sens des mots, la diminution du vocabulaire. Au plus haut niveau la parole et la pensée se sont appauvries. Comment veux-tu qu’on avance. Tout est laissé au jeu des émotions brèves.

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  3. Pour d’autres courbes, tu pourrais utiliser la video des génériques anciens , celle de Serge, que j’ai visionnée avec beaucoup d’attention ( et d’émotion, à partir des années 60 ! 😉 ..
    Merci Sergio !

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    1. De rien Hélène !
      Cela m’a permis de « remonter mon temps » (l’expression favorite de Simone Signoret, les soirs de désaccord politique sur le Communisme et ses valeurs… Sacré Ivo !).

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