Article chiant sur des coulisses cinématographiques

vernissage

Il est des rancœurs qui, jamais éteintes, se réveillent parfois et vous replongent dans un rôle social que vous n’avez pas aimé jouer et qui a laissé des traces. C’était il y a quelques années, au moment où des réalisateurs craignaient que soit appliquée la convention collective du cinéma. Ils pensaient que cette application des règles salariales les empêcherait de faire des films. Souvent engagés dans leur discours artistique, ces réalisateurs semblaient penser qu’il était normal que, d’une certaine manière, leurs films soient financés par des économies sur la masse salariale. Et moi, coco dans les tripes, défenseur maladif de la veuve et l’orphelin, pourfendeur des injustices, Don Quichotte bringuebalant sur son cheval trop maigre, je me suis érigé contre cette posture qui consistait à faire financer le cinéma par les techniciens. Je pensais que les réalisateurs devaient plutôt se battre pour que les producteurs trouvent les financements permettant de payer au tarif. Et même, pour se faire payer eux-mêmes à la hauteur de leur travail. Il y a toujours de grosses difficultés à financer le cinéma d’auteur. Mais les raisons sont prioritairement ailleurs que dans le seul coût de la main d’oeuvre. Cette question n’est qu’une incidence de ces difficultés et non la cause principale. Il y avait d’autres combats à mener. Grand mal m’a pris de la ramener. Depuis, aucun de ces réalisateurs avec qui j’avais déjà travaillé n’a fait appel à moi. Les amitiés sincères que j’avais tissées se sont évaporées.

Hier soir, je suis allé voir un film co-écrit par un copain de cette époque. Un de ces films dont les réalisateurs craignaient qu’ils ne puissent plus exister alors qu’ils continuent à se faire malgré le passage de la convention. J’ai voulu envoyer un message à cet ami pour lui dire le plaisir que j’avais eu de voir le film et le féliciter. Mais plus rien. Disparu. Plus de contact. Le temps est passé.

Rétrospectivement, je me suis senti comme nos Gilets Jaunes. En cette période se jouaient les prémices de ce qu’est devenu notre pays : mépris de classe, abandon d’une partie de la morale pour des raisons de pragmatisme économique. Ce qui allait devenir le Macronisme s’installait peu à peu, avec son lot de trahisons idéologiques et son opportunisme dévorant. Toute opposition est rejetée avec violence et mépris. Aujourd’hui, les Gilets Jaunes sont considérés comme un ramassis de fachos, Clémentine Autain veut éteindre la colère de Mélenchon (et Mélenchon lui-même) pour la remplacer (Mélenchon avec) par des messages positifs et pleins d’espoirs (par elle), Jadot piétine la gauche comme on écrase un vulgaire mégot et Macron a bouffé droite et gauche au nom de la pensée dite complexe qui se résume finalement en « lui, le progressiste, ou les fachos ». En termes de pensée complexe, peut mieux faire, il me semble.

Je ne me suis pas battu contre des personnes que j’aimais. J’ai lutté contre une société qui glisse collectivement vers une forme de cynisme et de faux-semblants. Un monde d’accommodations et de petits mensonges, où l’on veut par exemple imposer la voiture électrique en oubliant de dire qu’elle est très polluante dans sa fabrication et que l’électricité se fait encore dans les centrales nucléaires (Remember Fukushima, Tchernobyl, l’enfouissement des déchets radioactifs…) . Capitalisme badigeonné de vert. Et dans ce monde, il ne fait pas bon ouvrir sa gueule. On est un peu comme ce mec en gilet jaune qui parlerait trop fort dans la salle d’exposition, un soir de vernissage.

Ce qui est dommage, c’est que cet article, les personnes concernées ne le liront pas. Elles m’ont viré depuis longtemps des choses à lire.

D’autres se diront que je suis imbécile d’afficher de telles opinions qui heurteront à n’en pas douter de potentiels employeurs. Mais je n’ai jamais nommé personne dans mes articles. Je me suis dressé face à un mouvement collectif que je jugeais erroné. C’est une opinion globale, pas une attaque vers un tel ou un tel. Pour exercer son métier d’acteur, il ne me paraît pas obligatoire de faire des courbettes et de n’avoir pas d’opinion. Par ailleurs, en considérant le cours de la pensée collective, c’est bien moi qui me trompe. Pas eux. Ils sont en phase avec le monde. Est-il besoin qu’ils me méprisent pour autant ou me punissent de nourrir une opinion différente de la leur, sur un événement particulier ? En conscience, je ne le crois pas. J’ai une autre vision de la morale et ne leur en veux pas.

1968, création de la SRF (Société des Réalisateurs de Films)

13 réflexions sur « Article chiant sur des coulisses cinématographiques »

  1. Quelque-chose c ‘est cassé. C’ est un monde devenu lisse. Dans mes rêves, J. L. Godard est jeune et il met le zbeul à tout cela comme à Cannes en 68, avec tout ses copains, c’ est l’An 1. Voilà ce que j’ aimerais entendre pour ne plus le rêver mais le vivre. Un grand coup de balai pour nettoyer ces poussières.

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  2. Hélas, même sans ne citer personne, tu ose émettre un avis (voire même critiquer) un système qui satisfait la grande majorité des personnes qui le composent. Ce faisant, tu deviens le grain de sable qui fait couiner l’engrenage et cela les gêne. Alors, délibérément ou pour éviter de se démarquer à leur tour, ces personnes chercheront à te faire taire ou ne prêteront plus attention à tes propos. C’est en restant soi-même que l’on peut se regarder en face, et cela implique parfois de ne pas faire de compromis, au moins sur les valeurs que l’on estime essentielles.

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  3. Tu as parfaitement raison Bernard…Et oui on prend des risques quand on l’ouvre dans ce métier et oui ça vous revient souvent dans la figure… Je l’ai fait aussi pour d’autres choses et en ai subi les mêmes conséquences… Mais comme toi je préfère pouvoir me regarder dans la glace et bien dormir… Et puis je suis persuadé, mieux, je sais, que les gens , les vrais, ceux qui comptent et savent se remettre un peu en question ne t’en respectent à la longue que davantage.

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  4. Bernard, ton texte me rappelle ces paroles de Deleuze (en 1977… déjà! On s’est drôlement endormi.)
    « Le vieux fascisme si actuel et puissant qu’il soit dans beaucoup de pays, n’est pas le nouveau problème actuel. On nous prépare d’autres fascismes. Tout un néo-fascisme s’installe par rapport auquel l’ancien fascisme fait figure de folklore […]. Au lieu d’être une politique et une économie de guerre, le néo-fascisme est une entente mondiale pour la sécurité, pour la gestion d’une « paix » non moins terrible, avec organisation concertée de toutes les petites peurs, de toutes les petites angoisses qui font de nous autant de microfascistes, chargés d’étouffer chaque chose, chaque visage, chaque parole un peu forte, dans sa rue, son quartier, sa salle de cinéma. »

    Voilà une info dont les écologistes bon teints ne parlent pas, les évolutions d’internet et des voitures autonomes auront un sacré impact écologique.

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  5. La tournure « actuelle » est dès que tu es vrai, sincère – et forcément critique – tu es considéré comme un « chieur », un empêcheur de ronronner en boucle. Et ça emmerde, ça grattouille aux entournures.
    Penser différemment a toujours gêné, surtout dans l’Art (même le 7ème). Mais on voit bien que c’est cela qui amène le plus de plaisir. Une foultitude de films le prouve. Je citerai juste « Affreux, sale et méchant » et « La grande bouffe ». Ils ont fait scandale et sont devenus cultes.
    Comme quoi, y a quelques cons encore capables de changer d’opinion (ou de se plier à l’avis du public qui leur a démontré qu’ils s’étaient plantés, les rigides du cerveau). Ça rassure qu’à moitié vu le temps que ça prend…
    Continue, même si c’est pas toujours fastoche car c’est toi qui tiens le bon bout, le buste et le regard bien droits.

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  6. Je te comprends. Mais tu restes cohérent et tu es un gars sérieux (même si tu es très marrant, parfois). Et si tu te sens un peu bancal malgré ta droiture, c’est parce que c’est presque l’anagramme de ton nom… Le pragmatisme, le réalisme, le « il faut pas rêver » sont bien les oripeaux du mépris et du cynisme. La désillusion du jour : « arrivée deuxième aux municipales du 26 mai, la maire sortante de Barcelone, Ada Colau, figure des gauches alternatives en Europe, a décidé de se présenter à l’investiture, le 15 juin prochain. Elle pourrait rempiler grâce au soutien inattendu de Manuel Valls, qui veut bloquer les indépendantistes. » Encore une! « Podemos », qu’elle disait!

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  7. Ange, Anthelme, Martinez et tous ‘tes autres’ n’auraient pas eu tant de force s’ils étaient nés des courbettes d’un esprit résigné. Ceux qui t’ignorent autant qu’ils t’appréciaient savent aussi cela. Qui sait si ce mépris ne dissimule pas un certain inconfort à dire leur appartenance à ce monde snob et calculateur ?
    té, j’ai de la peine pour eux 😉

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