Equilibre instable

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Par Wiros from Barcelona, Spain —

Je réalise à quel point j’ai pu vous les casser, ces derniers temps, avec mes articles sur les gilets jaunes. Comme circonstances atténuantes, je passe ma vie (et ce sera comme ça jusqu’à mai) sur les routes et autres voies ferrées à aller jouer Intra-Muros partout en France et ailleurs. Ma vie n’est donc rythmée que par les trains, les hôtels, les théâtres et ce que je perçois du monde qui m’entoure. Je fais bien ici ou là quelques expériences avec l’eau pour traquer les influences de la pensée. Et la voie que j’ai empruntée semble bonne. Mais là n’est pas le sujet.

Vous savez, je suis passionné par l’art des sourciers. Je fabrique et j’invente toujours de nouvelles baguettes. Peu de gens y croient vraiment à cette chose. Pourtant… La magie des baguettes de sourcier, c’est qu’on les tient dans un équilibre instable et, quand l’équilibre se rompt avec la présence d’une veine d’eau souterraine, on n’y peut rien : la baguette se lance dans un mouvement que l’on ne peut freiner. L’eau est là, la vie, et elle est plus forte que la résistance que l’on offrait aux baguettes pour les maintenir à leur point d’équilibre.

La société aussi tient dans un équilibre instable. Pourtant, les inégalités sont criantes, nous sommes de plus en plus pressés, compressés. Si certains voient leurs revenus et leur niveau de vie augmenter, à tous les échelons c’est l’inverse qui se produit. Sauf pour les quelques plus riches qui voient chaque jour leur richesse augmenter. La précarité s’est développée un peu partout, sauf pour les très riches. Et ça crée des tensions. Et je ne parle même pas de la question environnementale.

Il y a quelques mois encore, les plus pauvres pensaient que leurs ennemis, les responsables de leur condition, c’était d’autres pauvres, des chômeurs, des étrangers, des parasites qui quittent la norme. Mais il y a eu le mouvement des gilets jaunes et la prise de conscience pour les plus pauvres que les vrais responsables c’était les riches qui trichent sur l’impôt, pratiquent l’évasion fiscale, sont toujours plus exonérés de charges (CICE, ISF). Ils ont pris conscience que le vrai pouvoir est aux mains du monde de l’argent, que nos gouvernants sont juste à leur service, que notre démocratie ne marche pas : système représentatif illusoire, répression policière et judiciaire des oppositions, la majorité des médias acquise à la cause des dirigeants. Ça on le savait mais là, ils ont pu l’éprouver, le vivre. Tout cela semble bien caricatural, mais est-ce faux ?

Comme je dis tout cela depuis des années, quand j’ai vu la tournure qu’a pris ce mouvement, j’ai eu envie qu’il rompe enfin cet équilibre instable mortifère, fondé sur l’injustice et l’inégalité. Quoi de plus naturel.

Quand je forme mes amis et collègues au maniement des baguettes de sourcier, ça marche avec tout le monde. Sauf avec ceux qui veulent trop que ça marche, de façon volontaire, intellectuelle mais pas sentie ou, au contraire, avec ceux qui se refusent d’y croire, qui ont peur que ça marche parce que ça bousculerait trop le socle de leurs certitudes.

Je crois que ceux à qui j’ai fait peur ou que j’ai heurté en croyant personnellement à ce mouvement, ont préféré n’y voir qu’un ramassis dangereux de fachos et gauchistes violents. Ils ont soudain eu peur que ça marche. Ils ont préféré conserver cet équilibre instable, malgré son lot d’injustices et d’illusions. Je ne saurais dire si ce mouvement aboutira à quelque chose, si les baguettes vont réagir avec force ou si elles vont rester horizontales. Je vois juste que tout est fait pour que le statu quo soit maintenu. La violence du pouvoir est gommée ou accompagnée par les faiseurs d’opinion. Une commission d’enquête du sénat met en avant la responsabilité des gouvernants dans l’affaire Benalla, par exemple, et aussitôt le pouvoir crie à la manipulation politique, sagement suivi par les médias qui étouffent l’affaire en quelques jours.

Quoi qu’il advienne, je resterai longtemps admiratif des gilets jaunes qui, malgré la répression, toutes les manipulations politiques et médiatiques, la désertion de la petite bourgeoisie, a su tenir aussi longtemps. C’est dire leur force face au rouleau compresseur du pouvoir qui tient tous les leviers.

Un sourcier n’a pas peur que l’équilibre instable se rompe. Cette rupture est la condition nécessaire pour quitter la surface visible des choses et accéder à un peu de profondeur.

7 réflexions sur « Equilibre instable »

  1. Hé hé hé, en attendant avec Hâte ton livre qui sort dans les jours à venir ! L’échassier que je suis par ailleurs joue souvent avec le déséquilibre instable !!!

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  2. « Un sourcier n’a pas peur que l’équilibre instable se rompe. Cette rupture est la condition nécessaire pour quitter la surface visible des choses et accéder à un peu de profondeur. »

    Tout est dit, non ? En deux phrases, tu as résumé l’essentiel… 😉

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  3. Tout est dit, et très bien dit ! Et malheureusement, au vu de la tournure des éléments, je pense qu’on va encore se faire niquer !

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