Le pire est à venir ?

boccace

Avant même que le film soit tourné, je me suis rendu compte, en écoutant les commentaires des uns et des autres, qu’il y avait une différence profonde dans les perceptions de situations qui me semblaient anodines.

Je me suis inspiré pour Manigances d’une nouvelle du Décaméron de Boccace écrite au XIVème siècle. À cette époque, la situation qui forme la colonne vertébrale de la fable pouvait sembler sulfureuse et immorale. Mais je me rends compte que les mentalités n’ont pas forcément beaucoup évolué sept siècles plus tard.

Autant la situation me fait tout simplement rire et m’autorise à me délecter de la mécanique qui l’anime, comme beaucoup de personnes issues des classes moyennes petites bourgeoise intellectuelles, autant elle choque encore certains. Pour moi, comme pour Boccace à l’époque, les « méchants » étaient des héros positifs, presque révolutionnaires et la victime l’archétype d’un ordre moral ancien, gentillet mais utilisant les rouages de tous les symptômes de la domination masculine imbécile et étroite d’esprit.

Mais je vois bien que les schémas de l’ordre établi sont profondément ancrés dans la population. Ce fantasme d’ordre qui repose sur la peur du changement, de tout ce qui peut bousculer les constructions archaïques semble malheureusement tellement majoritaire. L’éducation, le développement de la pensée, la lecture, la curiosité, l’observation peuvent ouvrir l’esprit, aider à la tolérance. Ça ne passe pas nécessairement par les structures éducatives, mais la sagesse autodidacte demeure rare. Le soi-disant bon sens est souvent guidé par une étroitesse de vue. Il est un sens unique, conservateur d’un supposé ordre des choses qui n’est qu’une vision culturelle inconsciente.

Avec un brin de cynisme, je dirais qu’on a finalement la chance d’être dirigés par une élite intellectuelle et fortunée. Si elle s’affranchit d’une bonne part de morale pour assurer le confort financier de sa caste, elle a au moins le niveau intellectuel qui lui permet de contenir une grande part des pulsions animales des bons toutous domestiques que nous sommes, fidèles à notre maître et à la gamelle qu’il remplit chaque jour, défenseurs de notre petit territoire, grognant l’intrus, aboyant pour l’étranger qui passe trop près.

Les populistes fascistes qui sont en train de prendre peu à peu le pouvoir de par le monde ont le cynisme d’asseoir leur légitimité sur la connaissance de ces bas instincts imbéciles. Quand Marine Le Pen prétend que 72 réfugiés dans un village c’est comme 4 millions d’Africains qui envahissent la France, je ne peux pas penser qu’elle le pense sincèrement, qu’elle est aussi conne. Je suppose plutôt qu’elle veut flatter la part la plus triviale de chacun de nous. Quand Zemmour dit à une Française à la peau noire qu’elle devrait s’appeler Corinne, la toile s’enflamme mais je ne suis pas certain que les propos juste provocateurs et cyniques d’un chroniqueur qui gagne sa vie en singeant une bêtise crasse et raciste choquent la majorité silencieuse des Français. Au contraire.

J’aurais pu passer de l’état de révolutionnaire idéaliste à ce celui de misanthrope. J’espère n’avoir glissé que vers une sorte de lucidité qui ne m’autorise pas à juger mais à accepter que mes désirs pour la collectivité sont loin d’être partagés par le grand nombre. Il me semble que l’espèce de dictat de la bien-pensance bobo comme le disent les gens de droite n’a pour effet que de conforter le soi-disant « bon sens » populaire qui ne demande qu’à se réveiller en s’accrochant aux pires ordures populistes. Avant de juger, mieux vaut permettre au non-dit de s’exprimer et trouver le dialogue.

Du coup, j’ai réécrit la fin de mon film. J’ai rajouté à la fable de Boccace un personnage qui incarne le peuple (je jouerai ce rôle). D’une fable empruntée dont je n’avais pour objectif que d’en faire une farce distrayante, je crains d’avoir accouché d’un petit film politique. Pas de ceux qui propagandent, tractent, assènent ou caricaturent. De ceux qui montrent l’air de rien. Je suis peut-être le seul à en être convaincu. C’est déjà un début.

10 réflexions sur « Le pire est à venir ? »

  1. Du coup, t’as bien fait ! Je doute fort que tu ais bonnement eu pour seul objectif, une fable égayante. L’air de rien, tu soulignes toujours les faux plis. Sympa, le costume sur mesure 😉

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