Se souvenir

cimetière

Je n’aime pas les jugements à l’emporte-pièce, du style « Delacroix, c’est un opportuniste faiseur, sans sensibilité artistique ! ». C’est pourtant ce que je me suis dit à peine entré dans l’exposition. Tout ça parce qu’à l’entrée il était écrit qu’il voulait la gloire à tout prix et qu’un autoportrait racontait un jeune bourgeois qui se la pète. Il ressemblait à des gens que je connais ou que j’ai connus, des prétentieux séducteurs. Et voilà, je l’ai détesté pendant tout mon périple dans les couloirs du Louvre, la nouvelle galerie marchande au cœur de Paris. Je méprise au plus haut point cette faculté que je peux avoir à porter des jugements définitifs qui déforment mon regard. Pas facile de se refaire. Mais on peut changer. Un peu.

À un moment, par exemple, je tombe sur un chef-d’œuvre. Jeune orpheline au cimetière. Plus loin je me souviens encore du tableau (que je connais comme tout le monde) mais j’ai déjà oublié son titre. Quand on approche sérieusement de la soixantaine, les petits trous de mémoire deviennent autant de signaux d’un futur Alzeihmer. Alors on renonce en espérant juste qu’il n’y en aura pas trop quand même.

Mais il se trouve que le midi, à la radio, j’avais entendu qu’on parlait d’un bouquin dans lequel les auteurs affirmaient qu’Alzheimer n’était pas une maladie mais une construction sociale. J’ai trouvé cette idée géniale. Alors quand je ne me suis plus souvenu, j’ai fait un effort au lieu de renoncer. Et, en effet, j’ai retrouvé le titre disparu. Comme ça, en faisant un petit effort.

Cette anecdote est très en lien avec mes petites recherches sur l’influence de la pensée. C’est dingue comme la certitude collective qu’Alzeihmer guète les vieux à coups de trous de mémoire peut être néfaste. Elle joue le rôle de malédiction collective et conduit au fatalisme et au renoncement. « C’est normal, on perd la boule en vieillissant… ». Ça c’est vrai. En vieillissant on perd des facultés physiques et psychiques. Mais ce n’est juste pas une maladie mais la conséquence d’entretenir ou non ses capacités intellectuelles et physiques pour les maintenir le plus longtemps possible. C’est plus intéressant comme point de vue. Plus dynamique. Plus responsabilisant.

C’est comme quand Macron nous dit qu’il n’y a d’autre alternative que la réforme libérale. Si on y croit, on ferme sa gueule et on espère juste vivre encore un peu le moins mal possible, sachant qu’on va encore faire des sacrifices « indispensables », en rejetant tous les maux sur les assistés et les étrangers. Ou bien, on se dit que ce n’est pas la seule solution, qu’on est en droit d’imaginer autre chose, de se battre.

Ah oui, j’étais à Delacroix. Il aurait voté Macron au premier tour, tiens !

10 réflexions sur « Se souvenir »

  1. Merde ! Je voulais répondre à ton post mais je me rends compte que j’ai oublié son contenu. Attend, je le relis. Laisse-moi deux minutes STP…
    Ça y est, je viens de tout bien synthétiser (ouf ! je ne croyais pas y arriver) : Alors, t’es donc allé au Louvre car Macron remettait la Légion d’Honneur à Delacroix (pas de rapport avec l’eau de Javel ? Rassure-moi), c’est bien ça ?
    Et t’as vu ni l’un ni l’autre. Sauf Delacroix sur la Toile, ou plutôt t’as vu des Toiles de Delacroix.
    As-tu vu les huiles… heu… « les tuiles », voulais-je dire (problème de h et t – encore la société de consommation), de Macron ?
    Il y aurait – ai-je eu écho – une Toile de Macron (« Tuile », pas « Toile », décidément…) en préparation, qui représenterait une scène bocagère humide, assez tumultueuse a priori, survolée par un avion incapable d’atterrir en ce lieu car un train était bloqué juste en-dessous, par quelques manants. Cela reste bien sûr au conditionnel.
    J’attends les commentaires des syndicats, relayés par les médias.

    Mouais… comme tu le dis, on perd un peu la boule avec l’âge. Et ça fout les boules !
    Mais comme me dit toujours André (pro de la pétanque de mon quartier) : « Hé Drôle ! Tant que tu aperçois le cochonnet, tout va bien ! ».
    Du coup, je piste toujours le cochonnet car comme me dit André (pro de la pétanque de mon quartier) : « Hé Drôle ! Tant que tu aperçois le cochonnet, tout va bien ! ».
    Ah merde… Je m’aperçois que je l’ai écrit deux fois….
    On perd effectivement un peu la boule avec l’âge.

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  2. D’aussi loin que je me souvienne, … et ça commence à chiffrer … , cette jeune orpheline, aux airs de carpe asphyxiée, m’a toujours embarrassée. Je suis un peu vive, peut-être ?
    ‘En même temps’, se trouver sans eau dans un cimetière …… moais :/

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  3. J’aime la construction du tableau. Ses teintes, ses volumes, un goût de terre que l’on pourrait croire doux au premier regard, qui se fait sec et froid à la lecture. La jeune fille, même accablée, garde une posture élégante. Les petites croix, le porche comme une porte sur l’au-delà, un sas qu’elle ne voit pas en implorant les cieux … bref, je lis toujours cette toile avec intérêt jusqu’à ce visage. Les yeux exorbités et la bouche entrouverte pourraient dire sa détresse … et je vois un poisson asphyxié :/ L’image est raccord avec la scène, tu me diras … mais pour moi, une part du charme se rompt. Et ça m’embête.

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  4. un article pêchu, oui, tout est lié, une manière d’être, rester debout, tenir, se tenir, un périmètre aussi petit soit-il à défendre, du possible ouvert dans ce qu’il nous reste de vie, oui, pour ce souffle-là toujours

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