Les réalisateurs sont des prolos

poisson

En guise de week-end pascal, je me suis tapé deux jours de montage. Et ce n’est pas fini. Du travail, certes, mais nous, les intermittents, ne comptons pas nos heures. Disons que l’on compte juste celles qui sont nécessaires quand des milliers d’autres sont gratuites ou vaguement payées par un chômage auquel on n’a pas toujours droit. Si l’on devait nous payer aux heures de travail, nous serions sans doute très riches.

J’adore travailler. Je veux dire, ce travail qui consiste à raconter des histoires. Il m’arrive tout de même parfois de penser que les réalisateurs sont sous-payés. Ce qui semble implicite dans notre milieu, c’est que leur travail est une forme de plaisir qui aboutit à une certaine reconnaissance. Une reconnaissance bien illusoire qui se limite à quelques congratulations après la ou les projections. C’est un peu comme s’il fallait payer soi-même (en acceptant d’être sous-payé) le privilège d’être un « créateur ». Ton salaire, c’est pour 95% du rien, justifié par la possibilité qu’on te donne de créer, d’exercer ton art, et quelques éphémères petits fours plus ou moins sincères.

Les techniciens sont proportionnellement beaucoup mieux payés. Ils le sont pour le temps réel qu’ils passent sur un tournage, au montage, en auditorium… Je ne les blâme pas. C’est la moindre des choses. On arrive au paradoxe que ceux qui fournissent la matière artistique qui va offrir du travail, de l’emploi, des revenus, sont les plus pauvres au regard de leur rôle dans cette chaine professionnel et de leur travail réel.

Quand les réalisateurs « de gauche » se sont dressés contre la convention collective des techniciens, les bras m’en sont tombés (je les récupère régulièrement pour les remettre en place jusqu’à leur prochaine chute). Il eut été sans doute plus avisé, plus judicieux, plus à propos, de mener un juste combat pour un réel statut artistique des réalisateurs et pour la reconnaissance financière de leur travail. Mais ils ont préféré mener une bataille de producteurs contre les techniciens.

La réalité de la profession de réalisateur est qu’ils sont très rares à en vivre. Ils donnent des cours ici, animent des conférences là ou des ateliers ailleurs, deviennent lecteurs de scénarios ou membres rémunérés de commissions d’attributions de subventions. Ils tentent de grappiller quelques aides à l’écriture. Tant de travail en dehors du leur véritable qu’ils finissent par manquer de temps pour écrire, réfléchir, construire, faire les dossiers, les notes d’intention. Ceux qui ne sont pas bien nés, logés par héritage ou rentiers, connaissent obligatoirement de longues périodes de précarité. Telle est la réalité de ce métier. Je ne crois pas noircir le tableau et m’appuie sur la connaissance que j’ai de la profession et des professionnels que je côtoie. Mais il doit exister des données statistiques.

Je n’oublie pas que je suis aussi comédien. Je n’en vis pas bien, mais au moins j’en vis.

En ouvrant la page blanche de mon fichier Word, je me demandais quel article j’allais bien pouvoir écrire. Je me demandais si j’avais encore quelque chose à dire après une journée passée sur la time line, à faire des imports, chercher des musiques (voire à en faire), faire des exports, visionner, rectifier, ajuster, couper, rêver à la suite.

12 réflexions sur « Les réalisateurs sont des prolos »

  1. cher artiste, tu es un chef d’entreprise… bien loin de gagner à la hauteur de ton réel travail !!

    Quant à ton fichier Word, je suis sûre qu’il ne se pose pas la question : il sait que tu auras toujours quelque chose à dire hi hi !

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  2. Comme tout le reste, ceci devient de plus en plus compliqué et tient d’un illogisme accru.
    J’ai parfois écrit (en termes de caricature) qu’un jour l’Humanité marcherait (mais réellement, physiquement !) sur la tête.
    Le corps serait ainsi inversé, tant la Société évolue ainsi. A l’envers. Dans toutes les grandes manifs, les banderoles seraient donc brandies « à bout de pieds » et, forcément, les revendications partiraient du plus près du sol, sans être pour autant terre à terre, bien au contraire. Les voix s’élevant du sol n’en seraient que plus véhémentes.
    L’Artisan réalisateur, non-nanti-assisté – ce que tu me sembles être – aura de plus en plus de mal à réaliser, à créer. Cette tendance, dictée par la finance, est en train de tuer à petit feu la création du cinoche.
    C’est terriblement à regretter.

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