Théâtre et psychanalyse

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Quand on joue au théâtre, il y a quelques scènes dans lesquelles on doit se retrouver dans un état émotionnel fort. Pour la colère, c’est facile de le retrouver chaque soir. On parle fort, on se tend physiquement, les sourcils se froncent et la blague est faite. Mais quand il s’agit d’émotions plus intimes, plus tripales, qui peuvent conduire aux larmes, c’est une autre paire de manches dirait l’avocat. L’acteur y parvient facilement pendant les répétitions. Puis pour les premières représentations. Mais après ? À la centième, comment garder la sincérité et l’intensité de l’émotion ?

Il n’y a pas d’école en la matière. Ou plutôt, il y en a plusieurs. Mais je ne vais pas parler de Brecht et de Stanislavski. Pour ce qui est lié au sentiment amoureux, on peut s’appuyer sur les personnages de la pièce, en prenant soin de distinguer personnages et acteurs. Sinon, l’acteur tombe amoureux de l’actrice et ça devient le bazar dans sa vie. La vie d’acteurs célèbres est pleine de mariages et de divorces de plateaux. Le plus sage consiste donc à croire en la fiction que l’on raconte, l’isoler de la vie réelle, ne plus être soi-même le temps de la pièce, mais le personnage et considérer les autres acteurs comme des personnages.

Vivre à 100% dans la fiction, pendant près de deux heures. Peu à peu, on identifie telle scène comme un appui à la suivante, comme une source à laquelle on s’abreuve pour nourrir la prochaine, celle qui fera jaillir l’émotion. Appréhender le décor en lui donnant une réalité autre, celle de la fiction. Mais quand on joue longtemps, qu’il y a peu de décors, notre esprit peine à rester entre les parenthèses fictionnelles. Sans cesse, nous sortons de l’histoire pour constater que tel acteur ne joue pas comme la veille. Parfois même l’esprit s’égarant dans des considérations qui n’ont plus rien à voir avec la pièce, ni avec les personnages, ni avec les acteurs, ni avec le théâtre. Vite, replonger dans la fiction ! Alerte rouge. C’est là que viennent les trous. Ces béquilles sont faibles et ne suffisent pas à faire naître l’émotion. Il faut alors faire sa tambouille, aller puiser dans sa mémoire affective, revivre certaines situations que l’on a vécues, avec diverses personnes de la vraie vie, à différentes périodes. On convoque alors à la rescousse les fantômes du passé.

C’est à ce moment que nait un vrai travail de psychanalyse. Pour ce qui tourne autour du sentiment amoureux, on va chercher les situations qui ont fait naître les plus vives émotions. Et on sait bien que celles-ci sont fondées sur des illusions, des projections, bien éloignées d’un amour solide et durable. On peut plonger jusque dans l’enfance, les premiers émois. Et passant d’une situation à l’autre, on revisite chacune en la décrochant du panthéon du souvenir. Et elle s’éclaire soudain du sceau de la conscience, de la raison, de l’expérience. Et en baignant ainsi dans ce magma affectif, ce matériau intime, on finit par découvrir, comme jamais on n’y était parvenu, ce qui, au plus profond de soi, a pu générer ces illusions, ces projections. On finit par en débusquer la cause première, la source, le fondement. Et tout s’éclaire d’un jour nouveau. À tel moment de ma vie, dans telle situation, j’ai eu le ventre qui se tordait d’amour. Mais en réalité, c’était d’autres personnages qui étaient en jeu. Il se rejouait autre chose, comme une fiction dans laquelle les protagonistes en auraient figuré d’autres. Les jeux de l’amour comme des pièces de théâtre.

On peut revenir alors à la fiction en ayant l’impression d’avoir grandi un peu. Et paradoxalement, cet exercice de représentation, cette histoire inventée par un autre et projetée sous les lumières, face à un public, elle aura produit l’effet de longues séances de psychanalyse. Introspections publiques qui gardent leurs secrets.

Ils ne se font pas chier, les acteurs. En plus, ils se font payer !

4 réflexions sur « Théâtre et psychanalyse »

  1. Acteur, actrice de théâtre, c’est un métier, c’est sûr…. Mais physiquement est-ce que «L’acteur est un athlète du cœur.» comme disait Artaud? Car l’Antonin a plutôt flanchée de la tête.:-)

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  2. Quel superbe texte ! Et quelle superbe analyse des situations qui font que…
    Quant à la « cabriole » finale…
    Pour conclure ce texte intense, qu’aurais-tu pu écrire d’autre… ?

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