Levée d’autocensure

maxresdefault

J’ai vu The Square de Ruben Östlund, la palme d’or à Cannes. On m’annonçait à la fois un film de droite anti-pensée unique ou un truc lourdingue ou un chef d’œuvre. J’ai vu juste un film extrêmement bien réalisé et remarquablement interprété. Au troisième tiers du film, j’ai commencé à ma lasser d’une certaine forme de didactisme qui fait de chaque séquence le prétexte à traiter le sujet. Parce qu’il y a un sujet central autour duquel le film s’articule de façon implacable et presque démonstrative : le décalage entre l’engagement artistique quasi politique et la réalité du milieu qui n’obéit qu’aux lois du marketing. Ce sujet est en effet passionnant et tellement vrai. On en connaît tous de ces artistes engagés qui ne doivent pas toujours avoir bonne conscience, on connaît tous de ces engagements politiques qui ne sont que du business. Östlund nous montre avec la froideur d’un chirurgien les paradoxes et les lâchetés de tous ces marchands de morale facile, en même temps que les limites imposées par le politiquement correct.

On peut reconnaître là, en effet, un discours de droite, anti-bobo. Mais la droite ne dit pas que des conneries, même si elle n’est pas vraiment un modèle en terme de moralité. Car oui, ce qui enlève tout crédit à des artistes et gens de gauche, c’est le décalage entre leurs discours exposés et les actes de leur vie. Pas que les artistes. Je pense à ceux qui en font commerce ou qui vivent du fruit du travail des artistes. Je pense aux diffuseurs, aux musées, aux médias, aux politiques, chacun se vantant de promouvoir une pensée humaniste. On se fout, pour faire son boulot, d’agir à contrario de ce que l’on affiche.

Et cette société qui s’affadit, qui se met à pousser des hauts cris dès que quelqu’un a fait un pet de travers !

C’est bien de vouloir changer les choses mais cette nouvelle justice populaire de la place publique, des têtes exhibées sur les pieux que sont les réseaux sociaux, largement relayée par les médias, est plus inquiétante qu’elle ne rend justice, quelles que soient les causes qu’elle défend. En fait, l’opinion qui se forge sur ce fumier devient de plus en plus normative et étriquée. Dictature des bons sentiments… et des mauvais.

Dans le film, c’est une vidéo mise en ligne, mettant en scène une gamine mendiante à qui l’on inflige un sort singulier (je vous laisse voir le film) qui aboutit à un déclenchement de colère sur les réseaux sociaux et à la démission d’un des personnages, le vilain coupable indigne. Comme si les gens avaient un quelconque intérêt pour les mendiants au-delà de leur petite culpabilité personnelle sans effet et du romantisme qui colle à l’image du clochard. Les mendiants, les enfants, les vieillards, tout le monde s’en balance en réalité. Les femmes sont toujours traitées de haut par les hommes, avec plus ou moins de tendresse. Avant de t’indigner du comportement de bidule, essaie de faire quelque chose, toi, pour les victimes que tu prétends défendre !

Voilà ce que raconte le film. Je me fous de savoir si c’est de droite ou de gauche, de qui me donne une leçon de morale. Cette lucidité me suffit. Et cinématographiquement (à part le plan des poubelles), le film vaut largement le détour. Pourtant, je trouve que dans la démonstration implacable, il y a quelques faiblesses et quelques facilités. Mais pas de quoi jeter le bébé avec l’eau du bain. The Square est un grand film.

Mon seul regret : que le réalisateur ait accepté la palme d’or avec ce film. Comme si ça ne le gênait pas de jouer le jeu de ce qu’il dénonce. L’homme est faible. Il le sait aussi pour lui.

16 réflexions sur « Levée d’autocensure »

  1. J’aime bien tes petites phrases percutantes,

    « On se fout, pour faire son boulot, d’agir à contrario de ce que l’on affiche. »

    « Les mendiants, les enfants, les vieillards, tout le monde s’en balance en réalité. »

    « Les femmes sont toujours traitées de haut par les hommes, avec plus ou moins de tendresse. »

    « […] essaie de faire quelque chose, toi, pour les victimes que tu prétends défendre ! »

    Oui, c’est chouette au fond, quand tu ne t’auto-censure point trop ! 😉

    J'aime

      1. Pourquoi comparer ?
        Tiens, je réécris celle-ci, que j’adore tant elle est… vraie : « Les femmes sont toujours traitées de haut par les hommes, avec plus ou moins de tendresse. »

        Au fait, sais-tu que j’ignore qui est cette fameuse Madelon de Proust ? 😉
        Ma (p)référence proustienne consiste plutôt en un délicieux et court passage, découvert à la fac : celui des asperges ! Mais ocazou tu connaisses, je ne recopie pas (tout de suite 😀 ) l’extrait !

        J'aime

      2. Dis Bernard, tu peux remettre juste mon prénom, steup ? J’sais pas pourquoi tout s’est mis en majuscule comme çaaaaaaaa !

        J'aime

  2. Le rapport engagement/argent des artistes est un vieux problème qui, à l’ére moderne, a été approché par des gens comme Pasolini, Debord, Bourdieu, Boltansky ou le poète Alain Jouffroy: «Dans les sociétés libérales où nous vivons, les artistes, c’est bien connu, sont « libres de s’exprimer ». Mais s’ils ne veulent pas mourir inconnus ou misérables, une contrainte majeure leur est imposée : celle d’employer cette liberté de telle manière qu’ils fassent gagner de l’argent non seulement à ceux qui achètent et revendent leurs oeuvres – marchands et collectionneurs, – mais à ceux qui les font connaître. Les éditeurs d’art doivent vendre les livres qu’ils leur consacrent, ou se faire payer leurs frais par les marchands ou les institutions qui ont intérêt à ce que ces oeuvres soient mieux connues du public. Plus récemment, les entreprises, qui s’étaient déjà lancées dans le mécénat du spectacle, ont compris les bénéfices qu’elles pouvaient tirer de la création contemporaine pour leur image de marque. Déjà soumis à la loi du marché, c’est-à-dire aux différentes modes artistiques que les marchands ont intérêt à promouvoir, les artistes contemporains, marginalisés dès qu’ils n’y obéissent pas, comme tous les fondateurs de l’art moderne s’y sont refusés avant eux, peuvent-ils pour autant identifier innocemment les chefs d’entreprise à de nouveaux Laurent de Médicis ?» […]
    « On n’échappe pas au capitalisme » , tel est le constat que dressent même ceux qui ne veulent pas se rallier à son écrasante domination.»
    https://www.monde-diplomatique.fr/1990/01/HELIAS/42300
    Jouffroy en contestataire préconisait: « Le commerce consiste à transformer les expressions les plus libres de la pensée en produits, et c’est plus que jamais, contre cette instrumentalisation économique de la pensée, qu’il faut trouver des moyens, ironiques, inattendus, de sabotage ».
    Ce qui a toujours été comme une recherche de la « quadrature du cercle », les outils modernes de communications ne faisant qu’amplifier les fractures engagement artiste (acte)/ rémunération/vécu de la personne lambda.
    « Je crois qu’il faut se méfier des concepts communs à l’extrême droite et à l’extrême gauche, et le terme de «bobo»
    en est un bon exemple (tout comme celui de «gauchisme culturel» d’ailleurs qui est commun à l’extrême droite et aux pamphlétaires «de gauche») »: http://mondialisme.org/IMG/pdf/du_petit_bourgeois_au_bobo_-_du_flou_des_concepts_en_milieu_militant.pdf

    J'aime

  3. Merci pour cette critique! Ce que j’ai beaucoup aimé dans ce film, c’est sa capacité à renvoyer chacun à sa propre responsabilité. De droite ou de gauche, pour moi, cette dichotomie est hors sujet. D’ailleurs, je ne sais pas ce qu’est « la gauche », et je n’emploie donc plus beaucoup cette expression. Encore moins quand il s’agit d’une oeuvre cinématographique, littéraire ou théâtrale…

    J'aime

  4. Film de droite : ON S’EN FOUT effectivement.
    Et refuser la Palme quelle drôle d’idée.
    C’est un réalisateur récompensé pour le bon travail qu’il a fait.
    C’est 100 fois mérité.
    Un film étrange qui dérange, Pedro a tout compris.
    Ce n’est pas un film confortable. Certaines scènes mettent mal à l’aise… la mendiante dans le fast food, le petit garçon humilié, le Happening lors de la soirée, le syndrome Gilles de la Tourette…
    Le réalisateur nous rappelle avec brio comme il est difficile d’accorder ses actes et ses pensées.
    Il nous renvoie à notre culpabilité et à notre indifférence.
    Qui n’a pas pensé un jour : je ne peux pas donner a chaque SDF que je croise ?
    Les poubelles ne m’ont pas dérangée.
    Et la critique de l’art contemporain est hilarante. Car entre 2 malaises on rit pas mal dans ce film.
    Les scènes avec la journaliste, (l’interview, le préservatif, la « scène » près de l »empilement de chaises…) sont hilarantes… et flippantes.
    Et l’acteur est prodigieux et aurait pu avoir le prix d’interprétation..
    Une GRANDE palme.

    J'aime

  5. Depuis que ma fille est maman je ne suis pas retourné au square (à Paris). Et même s’il n’y a aucun rapport avec la choucroute (pas vu ce film), on y voyait pourtant déjà tout ce qui est évoqué, le long des sentes, à droite comme à gauche : des Gens de peu qui trouvaient là refuge dans un lieu calme, hors du vacarme urbain, ne dérangeant personne et personne ne les dérangeant. Recherche de havre… comme tout un chacun.
    Normal quoi ! Alors qu’on les considère parfois « autres ».

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s