Spect-acteurs

applauses

La représentation s’était bien passée dans son ensemble. Les caprices de l’automne avaient déclenché les premières toux intempestives, de celles qui tombent pile poil sur les répliques importantes. Sur la fin de la représentation, il m’était arrivé de prolonger un silence pour laisser s’éteindre une toux de spectateur avant de lâcher une phrase importante. Souvent, c’est dans les moments les plus intenses que les toux explosent, le tousseur tentant de la retenir au maximum, au bout d’un moment, il n’y tient plus et finit par lâcher toute résistance au pire moment. Mais ça, personne n’y peut rien. Ça fait partie du théâtre.

En revanche, le connard qui n’applaudit pas au second rang, lui, il n’est pas obligé. Et quand tu viens de jouer une heure quarante cinq en sortant tes tripes, tu ne vois que lui. Son silence provoque un vacarme insensé qui couvre l’ovation. Bien sûr, nous le remarquons tous et dans les coulisses, ente deux saluts on se dit « t’as vu le connard du deuxième rang ? ». Et puis quand on retourne sur scène, on remercie tout le monde et on se tourne vers lui et, dans les yeux, on lui adresse un grand merci souriant, la main sur le cœur. Connard !

Tu as vérifié qu’il n’était pas amputé des bras, qu’il jouissait de toutes ses facultés motrices, check complet. Non, non, tout va bien, il n’applaudit pas parce qu’il porte des lunettes qui se voudraient branchées, une barbe grise et des cheveux genre. Il n’applaudit pas parce qu’il n’a pas aimé. Qu’il est jaloux de Michalik. Qu’il pense qu’il est en son droit, son devoir presque, de rompre l’unanimité bruyante. Il est important que l’on sache, nous qui venons de jouer, qu’il n’est pas un mouton, qu’on ne la lui fait pas. Non mais, Monsieur a son importance.

Dans les règles implicites du spectacle, quand on est proche des acteurs, même si l’on n’a pas aimé, on applaudit, même timidement. La première fois, c’est juste pour remercier les acteurs qui sont des êtres humains au même titre que les spectateurs. Les remercier d’avoir donné leur temps, leur énergie, leur corps, leur voix pour servir le spectacle annoncé sur l’affiche. Après, libre à soi de déclencher ou non les rappels. Quand les applaudissements s’arrêtent, nous, on retourne en loge pour se changer.

On me dira qu’il ne sert à rien de relever les comportements négatifs et de savourer plutôt tout le reste. Mais c’est parce qu’il y a une forme de violence dans ces comportements et qu’il ne sert à rien de faire comme si ça n’existait pas. Dans la vie joyeuse, il se trouve toujours des connards. Et ils font partie de la vie. Alors autant les prendre en compte. On ne va pas faire comme s’ils n’existaient pas puisqu’ils existent et font partie de notre communauté.

Nous les acteurs, on s’en paye de bonnes quand même avec les spectateurs. Hier soir, alors que je tapais le bout de gras avec un collègue de scène, une dame s’approche de nous et nous dit à quel point elle avait aimé le spectacle. Et elle fait signer le bouquin au collègue et se barre. Ils sont marrants les spectateurs ! Comme je joue un mec qui n’aime pas le théâtre, j’ai un jeu assez naturaliste, me relevant le pantalon, marchant comme un mec qui sait pas marcher, m’asseyant comme un mec qui ne sait pas comment on s’assoit au théâtre, parlant avec un accent qui m’associe à une classe sociale peu instruite, au comportement pour le moins bourru. Alors, il y a pas mal de spectateurs qui pensent que je ne suis pas acteur. La dame, elle devait même penser que je ne savais pas écrire.

Des trucs du genre, on en vit tous les jours. Chacun son tour. Et c’est vrai que dans ces courts instants on se demande pourquoi on fait ce métier, pourquoi on va se foutre sur une scène.

Bon, là, j’ai fait un billet qui aura beaucoup de lecteurs puisque je dis des choses négatives. Ça me gonfle toujours de voir mes statistiques faire des bonds quand je raconte des choses pas très cool. Mais l’humain, c’est somme les spectateurs. Il y a chez lui des choses qui m’échappent.

Sinon, tout va bien. Je savoure le bonheur de jouer, de tourner, de faire de la musique, de me passionner pour les choses bizarres et d’avoir la chance de pouvoir croiser toujours des sourires, des paroles, des humains, même si certains manquent parfois d’humanité. À mon goût.

9 réflexions sur « Spect-acteurs »

  1. Alors oui c`est un billet un peu plus négatif que d`habitude, mais j`aime vraiment votre plume, alors j`ai tout lu . 🙂

    Certaines personnes n`ont pas d`éducation et de savoir vivre. Il faut retenir les applaudissements et les bonnes critiques. Vous faites un métier génial et vous offrez du bonheur aux gens, si si !
    Bon dimanche !

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  2. Négatif ? ah bon…Moi j’ai lu un bon papier. Un papier humain. Je n’ai même pas pensé positif ou négatif. Ben enfin ?
    Si on peut plus rien dire de factuel où va t’on sans déconner ? Ce connard n’applaudit pas bon ben c’est bien de le dire et de nous expliquer pourquoi tu ressens le besoin d’en parler.
    Bises,
    M.

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  3. Quand je suis allé te voir sur scène, j’ai toujours applaudi !
    Même quand on y était à deux, sur le bouzin, j’applaudissais. Ça m’a évité de me faire engueuler, même quand j’étais au deuxième rang.
    Puis je ne t’ai jamais rien demandé de signer, même pas un chèque. Mais quel con du deuxième rang je fais-là ! Et tout ça, tu sais, sans tousser en plus ! Lunettes, certes, maintenant… mais sans barbe grise.

    M’en fous au fond… Car ce week-end était dense en ta récente filmographie : au-delà de La French (et ce chouette Lucien plein de gravité, de verve et de chaleur humaine) – c’était hier soir, « sur une chaîne de grande écoute », comme on disait dans les années ‘ouh-la-la’… – j’ai re-regardé Toril sur Canal, vers 1h du mat, dans la nuit de samedi à dimanche – tu me fais coucher tard !.
    Deux très chouettes films « tendus », en tout cas !
    Chouettes moments de cinoche, té !
    Et j’ai pas toussé une seule fois (je crois que j’ai reniflé un coup, mais discrétos autrement j’entends pas la réplique importante qui vient !), d’ici que tu rappliquerais m’engueuler… !
    Et j’ai même (dans ma tête) applaudi à la fin, en me levant de mon canapé. Au cas où je sois le seul à ne pas standingovationner. J’ai fait hyper gaffe !

    Après, dans ton théâtre… ton con, là, au deuxième rang… : ben c’est « l’Exception française » ! Ou un con-tout-court qui cherche à se différencier. Sûrement un Dramaturge en situation d’échec. Ce serait à sourcer ceci, c’est sûr.

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  4. Moi aimer toi,……. En général…… Ainsi que tes coups de gueules……… C’est bien de savoir définir les choses…… Et de les partager!
    …. ….

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